« Expérience intérieure et créativité,
                                  pour aller vers le meilleur de sa vie »

Regard sur l'expérience intérieure du corps et la reconnaissance de soi en Danse du Sensible, pour s'ouvrir à sa créativité profonde pour nourrir le sens de sa vie

 

Conférence de Claire Laronde,
Samedi 21 Septembre 2019, salle Duplex, Issy les Moulineaux

 

Transcription : Anne Yung

Bonjour à toutes et tous et soyez bienvenus.es pour cette conférence sur la relation entre l'expérience intérieure et la créativité. Nous allons visiter le lien entre cette dimension d'expérience intérieure propre à la Danse du Sensible, la manière dont nous pouvons connecter notre potentiel de créativité, et comment nous pouvons le laisser émerger et se déployer.

La créativité, c'est ajouter de la vie à la vie, c'est d'abord un besoin vital d’aller vers plus de vivant. Et pour que la créativité puisse émerger, il y a d’abord besoin de silence, il y a besoin de vide, il y a besoin de « rien », il y a besoin de rentrer dans le rien, entrer dans l'espace, et c'est du lieu de l'espace, du vide que peut émerger la nouveauté.

Elsa Triolet disait que créer était aussi difficile que d'être libre. La créativité est une expression de la liberté. Si la liberté est à l'intérieur de nous, la créativité peut s'exprimer. Et puis, nous irons approfondir le lien aussi entre créativité et expression, je dirais pour commencer que la créativité c'est à la fois le fondement et le prolongement de l'expression. C'est l'émergence de ce qui nous est propre qui va donner la matière de ce que nous avons à exprimer, et nous permettre de l'exprimer. La créativité c'est en même temps l'animation de notre expression, c’est la danse de notre expression. Ceci parce que la créativité fait appel à l'expression, mais aussi à la pensée et à la manière dont notre pensée va pouvoir être capable dans sa liberté et dans son mouvement, d'associer, de choisir, de trier, de jouer.

Ce qui peut freiner notre créativité, ce sont les stresses, ou les croyances parfois issues de notre histoire familiale, ou bien simplement des peurs, ou encore le trop d'exigence vis-à-vis de soi-même, enfin le perfectionnisme. D'où l'importance de rentrer à l'intérieur de soi, de développer une connaissance de soi pour pouvoir se libérer de ces entraves à la fluidité de nos expressions.

Pour parler de cette dimension intérieure de l'expérience, cette dimension corporelle et sensible de l'intériorité, je vous propose de vous donner quelques éléments propres à la Danse du Sensible. La Danse du Sensible est à la fois une pratique et une expérience, une manière d’être plus présent à soi, de se sentir plus incarné dans sa vie, en développant l’aptitude à percevoir sa propre danse intérieure. J’ai développé La Danse du Sensible, que j’ai développé toutes ces dernières années, s'inspire et s’appuie sur les outils de perception de la pédagogie perceptive, une manière originale et spécifique d'être en relation avec son intériorité corporelle. A mon expérience de la pédagogie perceptive, j’ai ajouté les qualités d’accueil et de reconnaissance de soi de la communication non violente, ainsi que mon expérience d’expression dans la danse.

Dans l'expérience du corps, il s’agit tout d’abord de développer la conscience de l’espace. C'est rencontrer l'espace. Pour développer une nouvelle conscience de l’espace, pour rencontrer l'espace différemment, il s’agit de s’intéresser à l'espace intérieur, c’est à dire à ce que nous percevons de l’espace à l’intérieur de notre corps. Rencontrer l'espace intérieur pour pouvoir y développer le silence. Il y a à la fois la dimension de l'espace, et à la fois la dimension du présent. Rencontrer le silence, qu'est-ce que c'est ? Est-ce que le silence, c'est d'abord l'absence de bruit ? Quand on va parler d'intériorité, nous parlons souvent d'absence de pensée, de calmer la pensée. La pensée, elle est vivante, c'est elle qui va être créative aussi, elle n’a pas à être mise de côté, mais à être tranformée. Car la pensée qui tourne et qui nous empêche d'être dans cette « vacance », ce rien dont nous parlions tout à l’heure, c’est justement dans un silence de l’intériorité vécue dans le corps et dans la présence au corps qu’elle pourra se transformer. Transformons notre pensée en qualité d’attention, en écoute et en présence. Pour pouvoir laisser émerger la nouveauté, entrons dans l'espace intérieur pour y rencontrer le silence. Un silence qui va être d'une autre qualité. Rencontrer le silence... c'est comme s'il y avait une matière du silence. A un moment donné, respirer avec le silence, c'est aussi rencontrer une autre dimension du temps, une immensité qui serait en même temps totalement là, présente, maintenant, une sensation très « incarnée ».

Il s’agit juste de pouvoir être en relation avec une dimension d'immensité, une dimension où le temps est infini, où l’on pourrait même dire que le temps n'existe pas. C'est une autre dimension du temps, d’où nous pourrons porter un autre regard sur les choses, voir les choses avec plus de recul. Ensuite, avec la pratique, nous pourrons être en même temps dans nos actions quotidiennes. La présence au moment présent ne nie pas le temps habituel de l’action quotidienne, elle permet simplement de se désidentifier de ce que nous vivons pour accéder à une plus grande présence à la vie et à nous sentir mieux dans ce que nous vivons. Au départ, nous devons quitter notre perception habituelle du temps, celle de l'horloge, pour entrer dans un autre temps, dans la perception d’un présent plus sensible et plus incarné. Et puis petit à petit, les deux peuvent coexister et être présents en même temps. A un moment donné, lorsque nous devenons plus proche de notre dimension intérieure, nous ne sommes plus gêné par ce temps qui se déroule dans nos actions. On peut même être pressé sans que cela nous gêne. Cela devient simple, parce qu'on peut rencontrer cette autre dimension du temps simultanément. Et que ce temps, c'est un espace, un espace où le silence devient le creuset, le berceau, l’espace d’émergence de la créativité.

Donc résumons : un espace, un temps, un silence, une consistance du silence et un mouvement, une danse émergeant de l’intérieur de soi. On parle de danse, donc, laisser danser le mouvement intérieur, c'est d'abord rencontrer cette dimension qu'on appelle, en pédagogie perceptive, « le mouvement interne ».  Le mouvement interne est une mouvance profonde qui vient nous animer et dont on ne perçoit pas la teneur dans nos actions quotidiennes qui elles, sont plus rapides. Mais lorsque nous commençons à ralentir et à nous mettre au contact de notre espace intérieur, nous devenons capable de percevoir ce qui nous anime, et notamment de percevoir ce mouvement lent doux et profond, aimant, ce mouvement qui est l'expression même de la vie en nous. C'est l'essence de qui nous sommes en tant qu'être humain, l'essence du vivant qui vient s'exprimer dans la matière de notre corps et qui vient nous donner, je dirais, le corps de notre expression.

Donc, rencontrer le mouvement intérieur. Pour ça, nous devons développer de la lenteur. La base de la danse va s'appuyer sur une qualité de lenteur. Je dis qualité, parce que ce n'est pas simplement ralentir le geste, mais ralentir le geste en étant vraiment présent à ce qui s'y déroule. Présent à l'instant présent, présent au déroulement de chaque instant dans le mouvement. Et en étant présent, on va pouvoir se connecter à l'émergence du mouvement, et l'émergence du mouvement, c'est l'essence de la danse, c'est l'essence de notre expression, que notre expression soit ensuite gestuelle ou verbale, ou dansée.

Un espace où l'expressivité va rendre naturel et fluide et simple notre manière de nous exprimer. Pour aller plus loin, je dirais qu’il s’agit de « se laisser exprimer » à partir d'une dimension qui se trouve au-delà de notre vouloir habituel, de notre organisation pensée. Pouvoir être créatif, il faut pouvoir se laisser traverser par quelque chose de nouveau. C’est pourquoi nous devons nous mettre au service d'une dimension plus vaste que celle que nous trouvons dans nos habitudes. Cette dimension d'intériorité est vraiment fondamentale. C’est à la fois physique et spirituel.

Je reviendrai sur ce que disait Carl Rogers sur la créativité, la créativité devient constructive lorsque la personne peut être en lien avec le plus possible de parts d'elle-même. Il dit également que s'il y a des parts en déni, plus il y a des parts en déni, inhibées, non reconnues, plus la créativité sera limitée. La créativité pourra être forte, mais elle ne sera pas forcément constructive, elle pourra même être dangereuse pour les autres. Donc, pouvoir avoir accès le mieux possible à toutes les parts de nous-mêmes, c’est une base à la créativité, et un devoir sur le chemin de la conscience. C'est-à-dire, en entrant dans l'intériorité, nous avons accès à une dimension spirituelle, transcendante, existentielle. Nous avons aussi accès à ce qui nous constitue au quotidien, nos états, nos ressentis, nos émotions, nos sentiments. Ce sont les manières d'appréhender la vie et donc, Se reconnecter à son intériorité, faire l'expérience de son intériorité, c'est faire l'expérience de nos manières d'être en lien avec la vie, pouvoir nous connecter et développer une compréhension profonde de nos manières d'appréhender la vie, d'appréhender les choses du quotidien, d’être en relation. Posons-nous ces questions : quels sont nos ressentis ? Comment est-ce que j’appréhende telle ou telle chose ? Quel sentiment m’habite aujourd’hui ? Apprendre à être proche de ses ressentis est vraiment fondamental pour développer ensuite une manière les exprimer avec sérénité. Être au plus proche, apprendre à ne plus avoir peur de ses ressentis, de ses sentiments comme de ses émotions, quelles qu’elles soient, et les apprivoiser en les reconnaissant simplement, avec bienveillance. Et là, la conscience du corps en mouvement nous aide considérablement.

Pour revenir au mouvement spécifique de la Danse du Sensible, disons que nous avons en premier lieu le geste conscient. La lenteur que l’on expérimente dans le mouvement, la lenteur va nous permettre d'abord de ralentir nos habitudes gestuelles pour développer la perception intérieure et devenir conscient et consciente du geste. La lenteur nous met ensuite en relation avec la dimension sensorielle du geste, la sensation que le mouvement est là avant le geste et qu'il peut le guider. Ensuite elle va nous permettre de nous appuyer sur cette perception intérieure pour laisser s'exprimer ce qu'il y a à exprimer. On est là, dans le mouvement libre, sensoriel, on se laisse danser par une dynamique qui vient de la profondeur et qui est le mouvement interne qui vient s'exprimer dans le geste et on prend conscience, on est présent, c'est-à-dire qu'on devient conscient, consciente du geste. Je parle du geste conscient dans le sens où nous développons la présence au déroulement du trajet du mouvement. A chaque instant, nous allons être présent au déroulement du mouvement, c’est le fondement de la pratique. A partir de la lenteur, nous pouvons ensuite laisser le mouvement intérieur nous guider, conduire notre geste. Tout ce que nous avons à faire est d’être là, présent avec notre geste qui s’exprime de lui-même. A partir du moment où l’on devient conscient de notre mouvement intérieur et de notre manière de le laisser s’exprimer, nous allons pouvoir laisser jaillir nos élans créatifs de la même manière que nous laissons le geste émerger. Nous pourrons ainsi laisser venir laisser les idées à notre pensée, laisser venir les choix.

Dans la créativité, il y a également une dimension de l'intuition. Il s’agit de pouvoir être simplement, de capter le ressenti subtil de nos besoins, de nos envies, de nos élans. Passer d'un vouloir à un laisser agir, c'est la dimension fondamentale présente dans toute l’expression de notre danse. C’est pour cela qu’en Danse du Sensible, nous développons la lenteur, mais également la relation avec ses ressentis propres. Pouvoir se connaître petit à petit, de mieux en mieux dans ce rapport à soi où l'on vient écouter ce qui se passe en soi. C’est une écoute du cœur qui est présente. Quand je dis écoute du cœur, je signifie une écoute bienveillante avec soi-même. Car que ce qui entrave le plus la créativité constructive, ce sont les jugements, les freins que l’on se met soi-même, les comparaisons que l’on peut avoir avec les autres, les exigences que l’on a envers soi et qui bien souvent bloquent l’expression. D’où l’importance de développer toujours plus la bienveillance avec soi. Comprendre profondément quels sont les enjeux de notre manière d'être avec le monde est une voie pour qu'ensuite, se déroule notre créativité avec plus de naturel.

Je voudrais vous dire encore quelques mots sur la dimension de l'expression, je reviendrai après sur les outils.

Plus nous laissons vivre nos élans d'expression, mieux nous nous sentons. Vraiment, cela passe par une dimension d'expressivité... s’offrir des opportunités d’expression. L'expression de notre vie intérieure, le partage de notre vie intérieure, cette pression intérieure à aller vers l'extérieur, c’est une pression vers l’expression. Et le partage de nos ressentis, de nos émotions, de nos états, de nos sentiments avec l'extérieur crée toujours une forme de détente, voir un soulagement, ou bien encore de la joie, une forme de jubilation. Il y a à la fois quelque chose qui est de l'ordre de la libération, (on libère des choses qui sont à l'intérieur), et de l’ordre du partage avec d'autres. Donc, la dimension relationnelle est fondamentale. Dans la relation à soi, dans la relation à l’autre, dans notre vie d’être humain. Mais c'est aussi l'appui sur lequel nous développons notre créativité, car celle-ci va ensuite s'offrir. La créativité, c'est l'expression d'un partage, d'un désir de contribuer aussi. Le fait d'arriver à ce que cette expression de nous-mêmes aille jusqu'à l'autre, cela apporte vraiment un profond sentiment de lien, je dirais même d'appartenance à la communauté humaine. Ce soulagement vient de là également, tout à coup "je suis reconnu.e" en tant qu'être humain qui vit et qui ressent.

L'expression de soi vient nourrir la reconnaissance de soi, toujours. Chaque fois que l'on vient exprimer quelque chose, on s'apporte à soi-même de la reconnaissance. Se donner à voir, c'est en premier lieu se montrer à soi-même, se montrer qui l'on est, se montrer notre capacité à exister, avec le support extérieur de l’autre ou des autres. C'est montrer notre capacité à être présent et présente dans le monde. L’expression porte l’enjeu de la place que nous prenons dans le monde : avoir une place au sein de la communauté humaine, c'est aussi cela. En effet, l’expression donne à voir des parts de soi habituellement invisibles, pour soi comme pour les autres. L’expression de la danse intérieure peut ainsi conduire à une meilleure reconnaissance de ce que nous sommes.

Cette reconnaissance, cette dimension d'expression de soi, vient nous donner notre place, elle vient nous l'affirmer je dirais. La place nous l’avons, mais nous ne la reconnaissons pas toujours. La reconnaissance de soi est un chemin. Et l’expression en mouvement que nous développons en danse du Sensible va participer à nourrir le besoin de reconnaissance, de nous en tant qu'être humain, en tant qu'être spirituel incarné dans un corps, en tant qu'être qui, justement, a quelque chose à donner et qui est dans cette capacité de le laisser s'exprimer. La reconnaissance que nous pouvons attendre des autres est secondaire. Ce qui est important, c'est la reconnaissance que l'on s’offre à soi-même et, de ce lieu-là, le partage de l’expression qui peut se déployer.

Cette reconnaissance de soi apporte une confiance qui permet de se partager, se partager, soi avec les autres. Et dans la danse il s’agit bien de partage quelque chose de soi avec les autres.

Cela ne veut pas dire de ne pas être attentif au retour que les autres peuvent nous offrir, parce que c'est toujours apprenant et il y a souvent quelque chose à recevoir qui peut être enrichissant. Il s’agit par contre d'être attentif à ne pas être dans une attente de la reconnaissance des autres pour nourrir sa propre reconnaissance. Tout le monde vit cela, et nous devons nous observer lorsque nous sommes dans cette attente, car en prenant conscience, nous pouvons décider alors de nous l’offrir de la reconnaissance à nous-même. Peu à peu, nous pourrons ainsi relâcher cette attente et en même temps la peur que l’on peut avoir du regard de l’autre qui va avec. Et nous pourrons développer notre capacité d'expression en se laissant émouvoir, et en se laissant danser du lieu de cette émotion. Accepter de se laisser danser, pour nourrir la reconnaissance envers soi-même.

Je reviens sur la relation entre créativité et liberté, sur la créativité qui est une expression de la liberté, ce que je disais au début. Dire que la liberté se développe lorsque nous nous sentons en confiance et que nous nous sentons en sécurité en nous-même. Je parlais de reconnaissance tout à l'heure, mais c'est aussi en étant attentif.ve à ce besoin de se sentir en sécurité que l’on pourra se sentir libre. On ne peut pas se sentir libre si on ne se sent pas en sécurité à l’intérieur de soi, on est dans la peur, donc on n'est pas libre. Alors bien sûr la question va être : comment développer le sentiment de sécurité ? Evidemment, on peut chercher des causes ou des explications : “ah ben oui, quand j'étais petit, quand j'étais petite, on ne m'a pas suffisamment donné ceci, cela, il m’est arrivé ceci ou cela". C'est important de chercher les causes un moment, parce que cela permet de reconnaître des choses, de développer une première compréhension, parfois cela permet d’accepter et alors d’avancer. Toute la vie nous arrivent des évènements plus ou moins agréables ou faciles à absorber. La véritable question est de trouver quoi faire de ce que nous en tirons. Et donc ensuite, ce n’est pas suffisant de trouver des causes, cela ne nourrira pas la sécurité. Je ne le nie pas, c'est important de comprendre, mais nourrir la sécurité, cela peut se faire véritablement dans le rapport à soi, dans le rapport à son intériorité. Moins nous aurons peur de nous-mêmes, plus nous développerons cette capacité à être en lien avec nos états intérieurs, sans peur, plus nous pourrons nous sentir libre. La voie de présence à notre corps est un bon vecteur pour apprendre à se sentir en sécurité.

Maintenant développons le rapport entre l'expérience intérieure et la manière d’aller vers le meilleur de sa vie, puisque c'est la suite de l'idée avancée. Je proposais d'aller dans cette intériorité et de voir que quand on perçoit la danse à l'intérieur de nous, il y a quelque chose qui est vraiment, je dirais, confortable pour aller danser à l'extérieur. Cela nourrit de laisser danser le mouvement et de laisser danser ses émotions, laisser danser ses états intérieurs. Être au plus proche de cela va nous permettre de nourrir la confiance. Si on ne sait pas ce qu'on vit à l'intérieur, forcément, on développe de l'appréhension. Et là, si on ressent de la peur, on ne se sent pas en sécurité. Si on est plus proche de ce que l'on ressent, du coup, la peur s'en va. Cela fonctionne même si ce que l'on ressent c'est de la peur, car on n'en « rajoute pas une couche », vous voyez ce que je veux dire. Quand on se rapproche de soi-même, nos sentiments nous deviennent plus familiers et alors nous avons moins peur de notre propre peur. Il s’agit donc de développer son sentiment de sécurité pour pouvoir se sentir libre. Et je dirais que c'est une base pour aller vers le meilleur de sa vie... trouver en soi cette force du sentiment de sécurité qui ouvre le champ de la liberté et qui permet à ce moment-là à la créativité de s'exprimer. Dans cette intériorité du corps en mouvement, il y a un amour qui se déploie et qui se partage.

Dans notre mouvement gestuel, dans notre danse extériorisée, il y a à développer cette capacité à se laisser emmener par une force qui est intérieure, qui est spirituelle et qui émane en même temps de notre propre matière. Cette force du mouvement expressif, c'est l'apprentissage, il s’agit de se rencontrer à cet endroit-là, et de développer cette capacité à se laisser emmener par son mouvement intérieur. Ce n'est pas simplement apprendre à faire les gestes à l'extérieur. Apprendre à créer des œuvres chorégraphiques cela en fait partie, c'est le prolongement. Mais le départ, c’est d'abord d'apprendre à se percevoir pour que toute notre potentialité puisse se laisser exprimer et donner à travers qui nous sommes.

Ensuite, dans la créativité, il y a la dimension de la personnalité. Il y a la spécificité, l'identité que l’on donne à l’expression, ce qui est unique, propre à qui nous sommes, propre à notre être spécifique. Nous sommes tous différents, nous sommes des êtres humains avec une dimension commune, universelle, une dimension qui nous relie en tant qu'êtres humains. Et en même temps, nous voyons bien que nous sommes tellement différent les uns des autres, même de nos parents, de nos frères et sœurs, de nos enfants. Nous sommes tellement différent qu'apprendre à aller vers le meilleur de sa vie, est-ce que cela ne pourrait pas être aussi accepter profondément, avec le cœur et la bienveillance, nos spécificités ? C'est-à-dire, contacter l'universel, contacter le mouvement qui s’exprime à l’intérieur de nous et nous donne notre propre direction. Quand je parle du mouvement intérieur, je parle de contacter cette dimension universelle, cette dimension spirituelle qui transcende notre pensée quotidienne. Et puis accepter que nous avons chacun une manière d'être, une manière de penser, que ce soit dans notre corps, même une physiologie différente qui va faire que notre expression sera différente, elle sera spécifique. Je pose vraiment cette question : est-ce que ce ne serait pas cela, d'accepter à la fois de se laisser traverser par la profondeur de cette universalité, mais aussi d'accepter que nous sommes uniques dans notre manière de nous exprimer. Et oser la créativité, c'est profondément accepter cette spécificité de notre individualité.

Quand je parle d'écouter avec le cœur et de danser avec le cœur, il s’agit une ouverture à l’énergie de l’univers qui renforce notre humanité. La danse devient notre humanité qui se partage, une humanité qui porte une dimension d'acceptation de son être unique et qui fait que les choses qui nous traversent peuvent se partager. C’est parce qu'il y a une véritable acceptation de soi, une reconnaissance de ses particularités, un amour de sa propre vie, que quelque chose peut se donner. Et du coup le don peut se faire.

La Danse du Sensible est une pratique qui vise à emmener ces dimensions d’accueil et d’acceptation de soi dans la profondeur de l'intériorité, c’est en premier un regard qui se tourne vers l’intérieur, vers la perception de ce qui se vit dans notre corps. Puis la Danse du Sensible invite à un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur, à accueillir et accepter ce qui émerge de l’expérience intérieure et à le laisser s’exprimer. Je dirais ensuite que l’objectif de la Danse du Sensible est d’emmener ce qui nous anime au fond de nous dans notre expression gestuelle, et ensuite de transposer l’expérience sensible de connexion avec sa propre source vécue dans la danse, expérience d’expression pleine et entière et expérience de transformation de soi, dans nos manières d’être dans notre vie, pour faire de notre vie une danse sensible, pleine d’amour et qui a du sens.

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Participante : y a t-il une dimension thérapeutique dans la Danse du Sensible ?

CL : Il y a une réelle dimension soignante dans le rapport au corps et au mouvement. Commençons par la dimension soignante du mouvement interne, ce mouvement perçu à l’intérieur de soi dans la pratique gestuelle du mouvement sensoriel ainsi que dans la pratique de méditation sur le corps sensible. Quand on se met en lien avec son intériorité, la dimension soignante se trouve tout d’abord dans le fait que le mouvement que l’on perçoit à l’intérieur du corps vient toucher des endroits immobiles en nous-même. Il vient les mettre en mouvement. Cela peut être avec plus ou moins de facilité selon les problématiques. Ce peut être physiologique, ce peut être psychique. La notion d'immobilité, ce sont des endroits d'entraves. La pratique du « mouvement sensoriel », ce mouvement d’un extrême lenteur qui nous permet d’être en lien avec notre intériorité, ce mouvement nous met en lien avec ces endroits de nous-mêmes empêchés, freinés, enfouis et souffrants. Laisser le mouvement vivre à l’intérieur de nous peut nous remettre en mouvement dans ces endroits-là. La dimension soignante, elle est là, dans la dimension thérapeutique. Après, il y a pour moi, une autre dimension du soin.

Parlons de la dimension thérapeutique de l’expression dansée.  Quand je parle de danse thérapie, il s’agit d'abord de prendre soin des endroits de nous qui en ont besoin. Nous avons tous des problématiques, plus ou moins graves, plus ou moins entravantes dans notre vie. Tout le monde a des problématiques à travailler, à débroussailler, à déblayer, pour avancer dans sa vie. La dimension soignante s'applique à ces endroits-là, à nos problématiques spécifiques. Comment la danse peut-elle nous faire découvrir d'autres possibles, d’autres espaces, d’autres regards... Se laisser toucher dans son corps, se laisser toucher dans son émotion, se laisser toucher dans sa vie, voici les trois niveaux d’expérience auxquels invite l’expérience de la Danse du Sensible. Car rencontrer ces immobilités dans son corps, et les laisser être mises en mouvement par la danse intérieure, c'est une manière de se proposer d'autres amplitudes, d'autres orientations, d'autres manières d'être dans son corps ou dans son mouvement. L’expérience d'expression nous ouvre d’autres possibles, nous fait entrevoir d’autres perspectives.

L’autre dimension thérapeutique de la Danse du Sensible, c'est la dimension « de prendre soin ». Prendre soin de tout ce qui nous habite. Ne rien exclure. Prendre soin de soi au quotidien, prendre soin de son espace intérieur, en prenant soin de son ressenti corporel et émotionnel, en prenant soin avec son corps en mouvement d’être connecté avec ce qui est essentiel pour soi. Prendre soin c’est écouter avec une douceur infinie qui peut accueillir toutes les parts de nous, sensations, émotions, sentiments, désirs, les parties de notre histoire enfouies au fond de nous-même, tout ce qui peut être caché en nous pour lui redonner sa place légitime, et en faire une force au lieu de quelque chose qui nous affaiblit. Les mots qui nomment ce qui émergent du fonds de soi font partie de l’expérience thérapeutique de la Danse du Sensible. C’est cette dimension-ci, de « prendre soin », que j’ai évoquée tout à l'heure quand je parlais de l'expérience intérieure. L'expérience intérieure avec le mouvement et la conscience du corps en mouvement, est une voie d’accès à ce qui nous constitue, et cela peut véritablement être une manière de prendre soin de soi, une forme d'écologie intérieure.

 

Claire Laronde - Septembre 2019

 

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